La rhétorique des ennemis de la réconciliation en Afrique : bréviaire de résistance (2ème partie, suite et fin)


La rhétorique des ennemis de la réconciliation en Afrique : bréviaire de résistance (2ème partie, suite et fin)

publié le Jeudi 10 Mai 2018 à 13:02:13

Une Tribune Internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

L’ennemi africain de la réconciliation a au moins douze cordes à son arc. Nous en avons décrit six dans notre précédente tribune : mémoire sélective de l’Histoire, indexation systématique de l’Autre, indifférence cynique à l’Autre, stratégie des préalables indéfinis, surenchère de la vengeance, instrumentalisation de la justice par les pouvoirs en place. Dans la présente tribune, strictement complémentaire de la précédente, nous comptons boucler la description de ce fléau et de sa thérapie par l’analyse de six autres arguties inventées par les profiteurs de la non-réconciliation pour bloquer l’émergence des peuples africains :  l’instrumentalisation politicienne de l’ethnicité, le mépris de la créativité culturelle des traditions nationales du pardon et de la réconciliation, le suremploi de la vieille politique patrimoniale de capture de l’Etat, la surestimation néolibérale de l’économie quantitative, l’ignorance profonde des mécanismes du progrès collectif, le refus obsessionnel et de l’alternance générationnelle et démocratique.

7ème argument rhétorique : l’instrumentalisation politicienne de l’ethnicité

            On remarquera que de façon systématique, ceux qui s’opposent au pardon et à la réconciliation le font en s’autoproclamant représentants attitré d’un groupe ethnique réputé victime absolue de tous dans l’Histoire nationale. Ils revendiquent souvent l’appartenance à une entité linguistique, religieuse, sociologique repérable dans une portion géographique bien précise de leur pays : tantôt le nord, tantôt l’Ouest, tantôt le Sud, tantôt l’Est ou le Centre. Leur région est présentée comme l’exclue et s’ils refusent de pardonner, c’est au prétexte que la condition pour que cela soit possible, c’est leur inclusion préalable dans la res publica. Sous quelles modalités cette supposée inclusion doit-elle s’accomplir ? Presque systématiquement, les manipulateurs du fait ethnique conditionnent la réalisation de l’inclusion au maintien, à l’accès ou au retour de leur groupe ethnique comme tel au pouvoir. J’appelle justement ethnopoliticien, celui qui fait de la politique en jouant le jeu de l’ethnie, en opposant et en fabriquant des ethnies. Ainsi, nos ethnopoliticiens nous disent en creux que le pardon et la réconciliation passeraient exclusivement par la domination du pouvoir central par leur groupe ethnique. Or comme une telle domination est irréalisable, dans des sociétés aussi diversifiées que le sont les sociétés d’Afrique contemporaine, où dans chaque Etat on compte des dizaines, voire des centaines d’ethnies, la réconciliation et le pardon s’avèrent impossibles dans cette logique, puisqu’il y aura toujours un groupe ethnique pour se sentir exclu. Voilà pourquoi la pensée critique et les citoyens alertes doivent rompre toute allégeance en Afrique envers les manipulateurs ethnopoliticiens. Le critère de l’adhésion politique doit être le parcours, les œuvres, le projet et la vision politique d’une femme ou d’un homme politique, d’un parti ou d’un mouvement, et non leurs appartenances figées à des catégories ethnologiques bien souvent travaillées par des manipulations opportunistes.

8ème argument rhétorique : le mépris de la créativité en justice transitionnelle des cultures traditionnelles nationales

            L’ennemi du pardon et de la réconciliation déteste les ressorts culturels africains du pardon et de l’alliance. IL a horreur d’y faire recours, car ils risquent de débloquer une société dont il profite justement du blocage. Alors que pardon et réconciliation se font dans toutes les sociétés post-crise à partir de la mobilisation de l’intelligence collective des Anciens et des Nouveaux, les ennemis du pardon et de la réconciliation se réfugient derrière les mécanismes de justice moderne pour renier les mécanismes de justice transitionnelle propres à toutes les sociétés traditionnelles africaines. Or si le Rwanda a connu le succès des assises populaires Gatshatsha, c’est précisément parce que les Rwandais sont allés dans leurs propres traditions prendre ce qu’elles avaient de meilleur pour reconstituer leur tissu national déchiré par la haine et par la guerre. IL s’ensuit donc qu’aucun pays africain ne peut faire advenir la paix juste entre ses populations s’il ne libère pas les traditions d’alliances, de parenté à plaisanteries, de palabres, de négociations et de transactions conventionnelles qui vivent depuis des siècles parmi ses peuples. La justice transitionnelle coutumière doit s’allier à la justice républicaine pour produire l’entente profonde des gens du pays, autour du renouvellement de leur désir de vivre en collectivité dans la paix et la justice, mais aussi la prospérité partagée.

9ème argument rhétorique : l’ignorance des mécanismes profonds du progrès collectif, source d’ajournement du pardon et de la réconciliation

            L’ennemi du pardon et de la réconciliation en Afrique pèche souvent par ignorance des mécanismes profonds qui stimulent ou bloquent le progrès d’une communauté humaine. Essentiellement, une collectivité humaine est assise sur une mémoire ambivalente : traumatique, avec la somme des souffrances subies, endurées par cette collectivité ; créatrice et positive, avec la somme des ferments de joie, de beauté, de vérité, de sagesse, de liberté, de justice et de prospérité, semés par les événements, les hommes et femmes remarquables, transcrites en œuvres et institutions remarquables au fil du temps. C’est ce que le socio-historien français Maurice Halbwachs a appelé « les cadres sociaux de la mémoire ». C’est aussi ce qui inspire un Cheikh Anta Diop, exprime dans son maître-ouvrage de 1954, Nations Nègres et Culture, lorsqu’il indique : « IL devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître. » Cela veut donc dire que ceux qui n’ont pas une profonde conscience des cadres sociaux de la mémoire collective de leur nation, de leur continent et de ce monde, peuvent difficilement réconcilier leurs peuples, car ils ne les connaissent pas. On comprend d’ailleurs que ce soit souvent parmi ceux qui ignorent à longueur de journée les mécanismes mémoriels profonds de leurs contrées que se recrutent les meilleurs ennemis du pardon et de la réconciliation en Afrique.

10ème argument rhétorique : les blocages de la vieille politique patrimoniale contre le pardon et la réconciliation en Afrique

            Le politique opposé au pardon et à la réconciliation nationale se croit et se comporte bien souvent comme un seigneur en son fief. C’est un féodal ontologique. Pour lui, la fonction politique est un héritage qui lui incombe consubstantiellement, en fonction de sa prétendue bonne naissance, bien souvent bricolée à prix d’acrobaties hagiographiques saugrenues. C’est le fléau du patrimonialisme politique que nous voyons alors sévir comme la libération des forces réconciliatrices. En se faisant seigneur d’une partie du peuple, donneur d’ordres et de mots d’ordres politiques à vie, donneur de consignes, pâtre visionnaire et légendaire, le patrimonialiste politique ne peut que voir d’un mauvais œil, tout processus symbolique qui égalise les citoyens, qui les met les uns face aux autres, dans leur vérité mutuelle, sans médiateur, ni tuteurs de conscience. Le patrimonialiste politique n’entend son passé et son avenir qu’à partir de stratégies obsédées de capture de l’Etat, qui consisteraient à détenir dans le gouvernement, le parlement, les armées et police, les sociétés parapubliques, les chancelleries, ses pions exclusifs, dévoués à sa vision personnifiée du pouvoir et non à une cause républicaine ouverte, inclusive pour tous. Quelles solutions citoyennes face à l’obsession de certains seigneurs patrimoniaux à capturer l’Etat ad vitam aeternam ? Je n’en vois pas d’autre que l’alternance générationnelle et démocratique tous azimuts dans toutes les formations politiques africaines et dans toutes les sociétés africaines contemporaines. IL faut briser le carcan patrimonial et jouer pleinement le jeu de la démocratie. Libérer les citoyens de l’emprise des seigneurs patrimoniaux est l’œuvre des éducateurs politiques, des éveilleurs de conscience et des forces politiques nouvelles, dédiées au plein exercice des capacités démocratiques des nations africaines contemporaines.

11ème argument rhétorique : la surestimation de l’économie néolibérale et le règne de la quantité

L’ennemi du pardon et de la réconciliation s’adosse bien souvent en Afrique sur une conception particulière de l’économie politique : le néolibéralisme. Selon cette conception tant de fois démentie dans l’Histoire, tous les changements positifs dans les sociétés humaines proviendraient essentiellement de la libération des forces productives, de la libre concurrence, de la propriété privée, de la course au profit, etc. qui rejailliraient en retour sur la société humaine globale en la rendant plus efficace, plus compétitive et plus inventive. Or le néolibéralisme,  pour tout dire, c’est le culte du profit décrié par le prix Nobel Joseph Stiglittz dans son maître-ouvrage, Le triomphe de la cupidité. C’est l’argent transformé en valeur absolue et l’homme, tout comme la vie, en valeurs relatives. Le néolibéralisme économique, c’est la guerre impitoyable des quelques riches du monde à la majorité des milliards de pauvres. Le néolibéralisme économique, c’est la domination violente déguisée en concurrence entrepreneuriale, concurrence des prix, et concurrence des systèmes financiers et juridiques. Au nom du dogme néolibéral, certains ennemis africains de la réconciliation croient donc que les réalisations d’infrastructures publiques pharaoniques, la promotion des grands groupes de capitaux, le surendettement des Etats, suffiraient à donner le sourire aux sociétés africaines meurtries par les rivalités politiques, les guerres et souffrances mutuellement infligées dans le passé. Mais les dogmatiques néolibéraux ignorent que la quantité, ainsi surestimée,  n’unifie jamais les consciences, elle les alourdit tout au plus. Le règne de l’économie néolibérale dans le monde s’accompagne en réalité d’un déclin de la conscience de l’unité de destin du genre humain et de la nécessité d’une promotion de la vie, de la liberté et de la dignité des personnes au-dessus de l’argent actuellement roi. Le pardon et la réconciliation ne peuvent prospérer dès lors que sur le fond d’une révolution politique qualitative, écologique, humaniste, solidaire, efficace et démocratique, de l’échelon national à l’échelon planétaire.

12ème argument rhétorique : le refus du pardon et de la réconciliation comme refus de l’alternance générationnelle et démocratique en Afrique

            L’ennemi du pardon et de la réconciliation en Afrique déteste deux perspectives : le changement de génération politique et des élections libres, démocratiques et transparentes comme critère de choix des dirigeants actuels et futurs de son pays. S’il refuse d’accélérer les politiques de la réconciliation et du pardon dans son pays, c’est parce qu’il y voit le risque que les citoyens tournent la page des politiques haineuses et patrimoniales du passé, et s’engagent dans des alliances résolument inspirées par leur conception de l’intérêt général. Bloquer les processus du pardon et de la réconciliation, retarder les procédures judiciaires, incarcérer à tour de bras des rivaux ou adversaires politiques, c’est tenter d’empêcher de fait la possibilité de l’alternance générationnelle dans les charges de l’Etat. Car, imaginons que le pardon et la réconciliation aient lieu dans une société post-crise. Les citoyens se libèreraient des allégeances crispées pour regarder parmi leurs hommes et femmes politiques, ceux qui seraient à même de traduire en œuvres bonnes les désirs de renouvellement et d’avenir qui domineraient désormais la société.  Par ailleurs, dans cette volonté voilée de confisquer directement ou indirectement le pouvoir d’Etat en bloquant les mécanismes d’émancipation morale collective, l’ennemi du pardon et de la réconciliation en Afrique déteste les élections démocratiques, car le principe du  one man, one vote  le laisse résolument sans bétail électoral, ni possibilité de trucage des résultats. L’élection démocratique ouverte est la grande angoisse de l’ennemi du pardon et de la réconciliation, voilà pourquoi il va multiplier des instances de filtrage artificiel de la volonté populaire. IL va fabriquer des alliances abstruses, invoquer des logiques absconses pour justifier tous les attelages politiques les plus sordides. En ligne de mire , un plan foireux en trois moments: se fabriquer une pseudo-majorité présidentielle pour se donner une couverture de légitimité démocratique devant la communauté internationale ; truquer des primaires partisanes aux élections nationales, le processus démocratiques ; se proclamer  élu ou faire proclamer élu l’un de ses affidés à la magistrature suprême. Et l’on croirait ainsi le tour joué. Pourtant, les peuples, les citoyens africains déterminés d’aller à l’alternance générationnelle et démocratique ont raison de vouloir que la direction des Etats soit en phase avec le rajeunissement massif africain. ILS ont raison et moyen, les peuples et citoyens africains de vouloir une Afrique résolument réconciliée par la démocratie authentique, celle qui ne produit que des liens sociaux qui libèrent.

 

 




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