L’artiste, le politique et la mort (1)


L’artiste, le politique et la mort (1)

publié le Dimanche 07 Janvier 2018 à 23:54:20

Une Tribune Internationale de Tiburce Jules Koffi

Paris- France

 

Petite réflexion sur le sujet que porte le titre de cet article, pour nous sortir un peu des sentiers serpentés et ‘‘confligènes’’ de la politique : il s’agit ici de respirer après voir été inspiré, en ayant conscience que surviendra, un jour, le temps tragique de l’expiration. L’Inspiration, la Respiration et l’Expiration ne sont-elles pas, en réalité, les trois étapes essentielles qui indiquent le cycle terrestre des êtres debout et à qui Ananganman (Dieu) a accordé le privilège de rêver, penser et agir avant de tomber ? Mais il y a ceux qui tombent, sans vraiment mourir — les cas de Blaise Compaoré et de Robert Mugabe) ; il y a aussi ceux qui meurent sans même avoir jamais été debout ; ceux-là ont toujours été dans la posture du tombé, êtres rampants, serviles à souhaits et frôlant chaque les murs de la capitulation : c’est un peu ce que Raskolnikov aurait appelé « âmes périssables — concept ‘‘nietzschéen’’ désignant le matériau informe dont se servent les grands hommes, ceux-là qui font l’Histoire. Et il y a, enfin, ceux qui sont partis sans être partis ; ombres tutélaires ou mémoires d’outre-tombe, hantant nos pensers et agirs : Charles De Gaulle, Houphouët-Boigny, Thomas Sankara, Ernesto Guevara, sont de cette trempe.

 

L’homme politique et l’artiste se rejoignent ainsi à ce carrefour des grandes questions dont leurs aptitudes respectives à donner des réponses appropriées conditionnent leur statut après leur temps de vie : individus à oublier ou, bien au contraire, personnages à inscrire au chapitre des immortels ? Car la vraie équation est là : disparaître (par la mort, sans avoir rien laissé de notable) ou bien rester vivant dans la mort pour avoir bellement marqué sa part de trajet terrestre en donnant réponse à ceux qui attendaient une réponse ?

 

A mon jeune frère Guillaume Soro Kigbafori, Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, qui me fait l’honneur d’une amitié dont j’apprécie hautement les marques et surtout la singulière discrétion, je dédie cette spéculation du jour. Elle n’a qu’une seule ambition, le mener à la Voyance qui éclaire le sentier de l’Initié, et lui dire : le podium est dressé. La foule attend le moment du Grand Concert.

Trêve de sous-entendus. Voici donc les mots de la messe du jour. Et que la parole revienne au prêtre.  

 

**

 

Mourir est, en soi, une tragédie, parce que chaque être humain est irremplaçable. La chose devient davantage intolérable et inacceptable quand il s’agit de la mort d’un bébé, d’un enfant — l’innocence admise comme telle dans /et par/ toutes les cultures au monde. Aussi, la révolte de l’Homme en général, surtout celle du philosophe face à ce phénomène, semble-t-elle légitime et sensée. Sinon de glorieuses (mourir pour la défense de la patrie ou pour d’autres causes vraiment belles et admises de tous comme telles), il n’y a pas, à vraiment dire, de belles manières de mourir, ni de justification à la mort. Et c’est Camus qui a encore raison : « (…) refuser tout ce qui, de près ou de loin, fait mourir ou justifie que l’on fasse mourir. » Je prétends dire mieux que le célèbre écrivain : Il ne faut accepter de mourir qu’après s’être donné les moyens de sa propre résurrection (Jésus par exemple), ou s’être assuré de passer à la postérité par les actes que l’on a posés en faveur de ceux qui, finalement, sont les seules instances à décider de nous donner l’absolution, ou de nous la refuser : les vivants — ce sont, en effet, eux qui écrivent la véritable histoire en conservant la mémoire des faits, ou en les déconstruisant.

 

Dans le premier cas, la mort est un moment de sanctification — l’hommage du coryphée à Chaka dans la fresque éponyme et ‘‘poémique’’ de Senghor, par exemple ; dans le second, elle est tout prosaïquement cruelle car elle consacre votre disparition à jamais, en faisant de votre tombe une banale motte de terre sur laquelle, hyènes, corbeaux, margouillats, rats et autres bêtes au pelage peu poétique déféqueront à loisir et sans crainte ! Oui, la question cruciale peut donc être (re) posée : comment mourir ? Tel est le souci des absolutistes. Le philosophe, homme de raison, se demande quant à lui : pourquoi mourir ? Entre le comment et le pourquoi (la manière et la justification), semble se dessiner une troisième voie, lucide celle-là : la nécessité de rendre utile notre vie, en la comblant (remplissant) afin de la mieux accomplir car il ne nous est pas possible de ne pas mourir.    

 

Sur ces trois points, la vie de nombreux artistes semble offrir des ondes de lumière chargées d’enseignements. Revisitons un peu l’histoire de la disparition de quelques célébrités, en majorité celles du monde de la musique, pour mieux saisir l’ampleur du phénomène du mourir.

 

Ici et d’une manière générale, la vie de nombreuses stars ressemble à une course contre une mystérieuse montre ; comme s’ils étaient pressés d’achever quelque mission inconnue de l’homme du commun. Nombre d’entre eux disparaissent ainsi très vite : Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Gabriel Srolou (2) sont morts avant l’âge de 30 ans, en pleine gloire. A l’âge de 27 ans, Hendrix (1942-1970) avait achevé l’histoire de la guitare rock en amenant cet instrument à un niveau d’expressivité encore inégalé jusqu’à nos jours ! Frédéric Chopin, le pianiste polonais à la technique éblouissante et absolument révolutionnaire meurt à l’âge de 39 ans (1810-1849) ! Gabriel Srolou, lui, est mort de la piqûre d’un serpent, alors qu’il revenait du champ ! Il était à l’âge ‘‘hendrixien’’ (27 ans) Plus proches de nous dans l’espace et le temps, Roger-Fulgence Kassy (RFK), Jimmy Hyacinthe, Gnaoré Djimi et Ernesto Djédjé (3) disparaissent respectivement à trente-quatre, quarante-quatre, trente-cinq et trente-six ans.

 

Les conditions de ces disparitions sont souvent peu ordinaires : RFK ‘‘part’’, alors qu’une dizaine de jours avant, dans une interview accordée à Venance Konan pour le compte du célèbre quotidien Ivoir’ Soir, il avait annoncé son retour imminent à l’écran. Le public était en attente de ce retour quand tomba la nouvelle de son décès. Jimmy Hyacinthe disparaît dans des conditions non encore élucidées, et qui restent très loin d’être celles rapportées par la rumeur. Chanteur virtuose comme la Côte d’Ivoire en avait rarement vu, Gnaoré Djimi part, lui aussi, dans la fleur de l’âge, après d’atroces souffrances. Ernesto Djédjé décède, une nuit du 09 juin 1983, des suites d’un inconfort gastrique (une péritonite selon le rapport du médecin légiste), après un copieux repas pris chez des amis…

 

La vie de certains artistes ressemble vraiment à une tentative quotidienne de suicide, tant l’on a l’impression qu’ils la ‘‘brûlent’’ eux-mêmes dans des abus nocifs et destructeurs : l’alcool à outrance (les cas d’Yves Beugré, le père de la guitare classique et jazz en Côte d’Ivoire, et de Lionel Fibbs, un merveilleux trompettiste d’origine nigériane qui fut le pionnier du blues et du big band, à Abidjan — respectivement disparus en 1975 et en 1992) ; c’est aussi le cas de John Coltrane (Usa), disparu lui aussi le 7 mai 1971, à l’âge de 40 ans. Dans ce registre funèbre, figure en bonne place Whitney Houston. Un gâchis, comme dira d’elle l’opinion qui a suivi les étapes de sa lente et longue déchéance !

 

Les disparitions de ces nombreuses célébrités des arts frappent par leur caractère absurde : Marvin Gaye fut assassiné par son père, un pasteur ; John Lennon, assassiné par balles, par un tueur anonyme, dans une rue de Londres ; Lucky Duby, de même, presque dans les mêmes conditions ; Marcelin Yacé, manifestement tué par erreur une nuit d’insurrection militaire, à Abidjan. Citons aussi Jaco Pastorius, le plus grand bassiste du monde  comme il aimait à le dire, parlant de lui-même. Ce monument du jazz s’est retrouvé sdf, réduit à la mendicité dans les rues de New York. Le 21 décembre 1987, bastonné devant un night-club dont l’entrée lui fut refusée, il décède ! Pastorius ! Un véritable Hendrix de la basse électrique ! Six albums avec Weather Report ! Le cas vraiment typique du génie trop tôt parti. Mais l’histoire du jazz mentionne, en la matière, un cas précédent et stupéfiant : Charlie Christian. Il disparaît le 02 mars 1942. Il avait… 23 ans ! C’est lui qui inaugure, dans le jazz, les octaves à la guitare. Il est donc le précurseur du phénoménal Wes Montgomery. Charlie Christian est mort d’une vulgaire ( ?) pneumonie ! Une véritable perte !

 

Les nuits sans dormir (Wes par exemple), le travail acharné afin de pouvoir offrir au public le meilleur d’eux-mêmes, le tabac, l’alcool, l’abus de stupéfiants pour nocer avec l’inspiration et créer le chef d’œuvre, les femmes, ou les hommes (ou bien les deux — pour les hétérosexuels), la recherche effrénée de l’extravagance pour choquer le public et être sujets à glose dans les medias, etc., toutes ces anormalités admises comme normes dans la trajectoire de ces êtres singuliers, finissent par faire coïncider leurs vies avec une sorte de course absurde vers la mort. Détruit par l’héroïne et la cocaïne dont il s’est empoisonné le corps durant toute sa carrière afin de décupler le rendement de son cerveau et de ses fibres émotionnelles, Bill Evans, pianiste inventif comme on en voit rarement, meurt ainsi le 15 septembre 1980. Il avait 51 ans. Dans ce même registre, on n’omettra pas — ce serait lui faire injure — de citer Serges Gainsbourg !

 

 A l’examen, les disparitions de ces artistes ressemblent à des morts voulues, des ‘‘départs’’ programmés… comme s’ils étaient tous mus par une envie étrange d’en finir avec leurs séjours terrestres pour rejoindre le ciel et retrouver les étoiles — leurs âmes sœurs. Oui, ce sont vraiment des stars. Et, comme telles, elles ne meurent pas ! Instruite de cette donne, l’humanité a décidé d’en faire des immortels. A juste titre donc, elle ne les affuble pas de l’épithète ‘‘feu’’. Non, on ne saurait dire (et on ne dit jamais) ‘‘feu Jimi Hendrix’’, ‘‘feu Francis Bebey’’, ‘‘feu Mozart’’, ‘‘feue Janis Joplin’’, etc., comme, malheureusement, chez nous, les chroniqueurs de presse l’écrivent souvent ! Il y a, et il y aura toujours : Jimi Hendrix, Francis Bebey, Mozart, Ernesto Djédjé, Fela, Michael Jackson, Salvador Dali, Arthur Rimbaud, Jean-Marie Adiaffi, Prince et récemment Johnny Hallyday. Ce sont des créatures qui ont su échapper à leur condition humaine pour devenir des créateurs (des dieux donc), accédant ainsi au statut d’immortels car, comme Dieu, les dieux ne meurent pas.

 

Voilà comment l’art et, par synecdoque, les artistes, triomphe (ent) de la mort. Ici, l’accent est mis sur une approche obsessionnelle du futur, nourrie de la conscience du caractère éphémère du présent, et de la préscience de l’existence d’un Temps d’absolution où la dissolution du corps fera place à l’immortalisation de la pensée (donc de l’esprit) matérialisée par des réalisations concrètes : l’œuvre sonore, plastique, scripturale, chorégraphique, etc., (pour les artistes) ; sociale et économique (pour les politiques). Comme chez l’artiste, le temps de l’homme politique s’évalue en actes qualitatifs et fascinant en « densité vitale (4) », et non en durée de vie au pouvoir. Les conditions de mort ou d’éternité de ces deux types de personnages se cernent ainsi à travers cette problématique.

 

tiburce_koffi@yahoo.fr

(1)  Titre original : « L’artiste et la mort. »Extrait de « Dans la nef de l’art », un essai de T. K à paraître.

(2)  Gabriel Srolou. Un prodige ivoirien de la chanson. Confère « Le Grand Livre de la Musique ivoirienne », par Gustave Guiraud, Luc-Hervé Nko, Tiburce Koffi, Michel-Alex Kipré. En voie d’édition.

(3)  Tous des célébrités du monde de la musique. RFK était, quant à lui, une star de la télévision ivoirienne.

(4)  La « densité vitale » (In « L’annihilisme », traité philosophique), un concept d’Adou Koffi, collègue enseignant et philosophe disparu le… Hommage à sa mémoire.

 

 

 source: guillaumesoro.ci




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