La politique de la Tradition selon Guillaume Soro : une révolution culturelle populaire pour la dignité de l’Afrique


La politique de la Tradition selon Guillaume Soro : une révolution culturelle populaire pour la dignité de l’Afrique

publié le Dimanche 04 Fevrier 2018 à 15:57:23

Une Tribune Internationale de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

L’Homme n’est rien sans les hommes. Ces derniers ne s’hominisent que par la transmission du sens, d’époque en époque, depuis l’apparition-création immémoriale de l’homo sapiens au cœur de l’Univers. A cet égard, saluons avec déférence, les hommes qui l’ont compris. Ceux qui disent avec le poète Aimé Césaire :

« J’habite une blessure sacrée

J’habite des ancêtres imaginaires

J’habite un vouloir obscur

J’habite un long silence

J’habite une soif irrémédiable

J’habite un voyage de mille ans… »[1]

 

            L’actuel Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Kigbafori Soro, se positionne incontestablement dans l’échiquier politique de son pays et de la sous-région africaine comme un architecte original des espaces publics. A sa manière inimitable, il initie et marque chaque question publique majeure de sa touche propre, comme pour esquisser à grands traits patients et persévérants, l’image d’un grand-œuvre à venir. Des problématiques de la pauvreté, de l’emploi,  de la santé, de la sécurité, de l’éducation, de la sauvegarde de la biodiversité, à celles de la lutte contre les discriminations, de la réforme de l’économie politique, de l’accélération des politiques du pardon et de la réconciliation nationale,  la touche de Guillaume Soro s’illustre constamment, non pas par la seule volonté de faire autrement, mais surtout et essentiellement par un désir de pertinence avivé par la volonté d’apporter aux citoyens, les garanties réelles de l’amélioration de leur bien-être matériel, mental et spirituel.

Ainsi en est-il de la question de la relation de l’ordre politique aux structures socio-symboliques des traditions en Afrique. On entend en effet par traditions, des habitudes de penser, d’agir, de faire,  de vivre, de dire, de sentir et d’anticiper sur l’avenir, qu’une communauté humaine actuelle reçoit de ses ancêtres et transmet à ses descendants.  Or la question des traditions reçues et transmises se complique toutefois dans une société traumatisée par l’intrusion de traditions imposées, comme l’est la société africaine depuis cinq siècles. La question se complique d’autant plus que le fait intrusif colonial modifie brutalement le commerce des sociétés locales, impose des classifications nouvelles et dresse parfois des pans entiers de la société colonisée les uns contre les autres.  Dans ces conditions, penser la tradition dans l’Etat postcolonial relève réellement du casse-tête chinois. Car il faudrait au préalable faire le tri entre les traditions reçues et les traditions locales ; faire ensuite le point entre les traditions acceptées par contrainte et les traditions adoptées par conviction ; faire enfin le tri des traditions à conserver et des traditions à abolir.

            La présente réflexion, qui se focalise sur la question des traditions, voudra camper le sujet en trois moments : 1) Quels sont les réflexes politiques et populaires en vogue en Afrique[2], lorsqu’il s’agit de traiter des traditions de ce continent natal de l’Homo Sapiens ? 2) Quels devraient être les axes d’une reprise à nouveaux frais de la question traditionnelle en Afrique ? 3) Comment Guillaume Soro aborde-t-il en politique expérimenté et d’avenir, la question des structures traditionnelles en Afrique ?

Des réflexes politiques surannés envers les traditions africaines : pour une nouvelle approche critique

            Une rapide observation de la place des traditions africaines dans la plupart des organisations politiques africaines actuelles permettra de voir qu’elles se situent presque toutes, en Afrique francophone notamment, à la périphérie de l’ordre politique. Ce dernier est occupé, en son centre, par des traditions importées de l’ancien ordre colonial d’inspiration occidentale. Le rituel solennel des grandes cérémonies républicaines est une quasi copie conforme des rituels des métropoles colonisatrices d’antan. La fête nationale d’Afrique francophone est une copie quasi-conforme du 14 juillet français. Le rituel des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire n’en est pas moins un clone. Certains magistrats africains portent même encore les toges et perruques des Occidentaux de l’antiquité.  On le sait, l’ordre colonial, dans sa violence originelle, n’a pas seulement imposé les langues étrangères comme langues officielles uniques des Etats africains. IL a aussi imposé le nom des personnes et des choses, le nom des lieux, le nom des institutions et le nom des processus institutionnels. Du coup, les traditions africaines, avec le déracinement linguistique des institutions du pouvoir politique, social, économique et culturel, se sont retrouvées dominées, voire tout simplement abolies et ignorées dans le champ public des jeunes Etats issus du processus de la décolonisation.

            Certes, la capacité de gestion des traditions des jeunes Etats issus du processus complexe de décolonisation est d’autant plus difficile que ce sont des Etats multiculturels et parfois multinationaux. Ils sont faits de plusieurs clans, tribus, ethnies et d’alliances ethniques diverses, traversant des royaumes traditionnels fort contrastés ou parfois similaires. Certains Etats africains hébergent même plusieurs nations africaines. Avec leur diversité ethnique foisonnante, les Etats africains sont des terroirs d’un puissant pluralisme symbolique. Est-ce forcément un obstacle comme le discours centralisateur des colons et thuriféraires des partis uniques le fit croire ? Cette diversité est en tout cas problématique.  Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, en passant par leur Centre, on trouve dans chaque pays africain une foule de traditions différentes en matières vestimentaires, culinaires, architecturales, sexuelles, matrimoniales, juridiques, esthétiques, politiques, économiques, et j’en passe. Du coup, les jeunes Etats Africains ont été et demeurent confrontés à la question : quelles traditions choisir de valoriser à l’échelle nationale ? Selon quels critères ?

           Les mauvais réflexes, face à ce problème de la gestion et de la valorisation de la diversité traditionnelle, ont été en Afrique noire, légion : l’abandon par ignorance et mépris ; la survalorisation des traditions occidentales ; la concurrence déloyale des traditions nationales dans l’appareil d’Etat ; la folklorisation des traditions africaines et leur superficialisation conséquente ; la schizophrénie culturelle individuelle et collective des Africains contemporains. Examinons à présent ces mauvais réflexes et leurs remèdes.

 

Abandon par ignorance et mépris

            La défaite des Africains face aux forces endogènes et exogènes du Commerce Triangulaire a pendant six siècles, du 15ème au 21ème, continué de donner de l’homme-africain, l’image de la personne-chose, de la personne-marchandise. L’infrastructure de l’esclavage sur fond d’exclusion raciale a ainsi préparé le terrain pour la légitimation du partage de l’Afrique à Berlin, entre 1884 et 1885, entre les grandes puissances impériales de l’Occident. En guise de supériorité anthropologique, ces puissances n’avaient essentiellement que la violence technologique procurée par la maîtrise industrielle des armes à feu et l’industrie de transport aérien et maritime. Intérieurement, l’Occident n’avait pas forcément développé une plus grande idée de l’Humanité que certaines civilisations africaines, comme celle de l’Egypte négro-pharaonique, celle du Manding ou celle d’Axoum. Vaincus par la force et la ruse des envahisseurs, les Africains en ont massivement déduit, comme le personnage de Samba Diallo dans le roman L’Aventure Ambiguë de Cheik Hamidou Kane, que l’Occidental était biologiquement supérieur à l’homme noir. D’où l’abandon massif, sous la violence coloniale, mais aussi en raison de la perte de confiance des Africains en leurs cultures, des traditions africaines. Cet abandon, sans examen critique de ce qui méritait d’être abandonné, a donc légitimité un mépris de soi-même tout aussi arbitraire et ténébreux.

L’Africain, historiquement, a été forcé de s’ignorer et habitué à se sous-estimer. S’il prenait la peine de comparer ses traditions à celles de l’Occident, il trouverait en réalité matière à conservation, matière à abolition et matière à réforme, comme c’est le cas pour toute humanité raisonnable et libre.

 

Survalorisation des traditions occidentales dans l’ignorance de leur historicité

            Cette manière de l’Africain de croire qu’il ne réussira qu’en se faisant londonien, washingtonien, pékinois, moscovite, parisien ou berlinois, tient au fait qu’il ignore que les traditions qui font le rayonnement actuel de l’Europe, de l’Amérique du Nord , de l’Asie ou de la Fédération Russe ont été inventées et testées par des hommes de chair et d’os. On ne survalorise que les traditions qu’on ne comprend pas. Les hommes créent, à toutes les époques, des habitudes de pensée, d’action, de langage et de vivre-ensemble pour résoudre des problèmes. Ils ne les transmettent que pour qu’elles servent à leurs descendants. Et ces derniers ne reprennent des traditions que pour les améliorer et résoudre les problèmes qu’ils ont en commun avec ceux qui ne sont plus.

IL s’ensuit en fait qu’il n’y a rien de plus révolutionnaire qu’une vraie tradition. Car c’est un enseignement du passé à confronter au présent, en vue soit de l’améliorer, soit encore de le récuser. Une tradition peut donc mourir. Mais ce qui ne doit pas mourir, c’est le geste de recevoir, comprendre, critiquer, améliorer, tester, transmettre tout ce que les hommes du passé nous transmettent de grand.

 La survalorisation des traditions occidentales en Afrique doit donc être tempérée par une prise de conscience de la vie critique des mêmes traditions en Occident. Les occidentaux en effet, ne se contentent pas de reproduire la vie de leurs ancêtres. Ils la réforment, la critiquent, l’améliorent ou la conservent en fonction des perspectives actuelles et futures de leurs sociétés. Et c’est ce qui fait la modernité de toute société humaine.

La concurrence déloyale des traditions africaines au sein des Etats Africains

            Un autre mauvais réflexe africain consiste pour ceux qui accèdent au pouvoir d’Etat à survaloriser uniquement les traditions de leur groupe ethnique ou de leur religion d’appartenance. Quand un homme du sud arrive au pouvoir, ce sont les ethnies et religions du sud qui sont survalorisées dans le rituel républicain. Quand c’est un homme du nord, c’est exactement la nordisation officielle de la république qui transparaît dans le vêtement, les premiers rangs officiels, le discours, la pompe des cérémonies, etc. Quand vient le tour d’un politique du centre ou de l’ouest, c’est le même cirque qui se reproduit. Voici comment la richesse se fait pauvreté

 La république africaine immature, pour ainsi dire, est une toupie qui change d’ethnie chaque fois que des dirigeants alternent à sa tête. Singulière méprise ! Le fond de l’affaire serait bien le suivant : et si l’on faisait le bilan des traditions ethniques nationales, en matière culinaires, vestimentaires, musicales, politiques, esthétiques, matrimoniales ? Et si sur la base de ce bilan traditionnel national et continental, on dégageait les grands ensembles constitutifs de la vie culturelle et traditionnelle africaine, sans appauvrir ni castrer l’expression de la créativité symbolique des peuples ? Et si sur la base de ce bilan comparatif on établissait une structure commune du cérémoniel traditionnel national, incluant harmonieusement au centre du vécu de nos républiques,  les grands ensembles traditionnels ainsi étudiés, analysés, affinés et rehaussés par le désir d’une union dans la diversité ?

 

La folklorisation des traditions africaines

            On entend par folklore, l’écume superficielle de la culture d’un pays. La folklorisation, au sens de culture du peuple (de l’anglais folk), est ainsi perçue comme la basse culture, par opposition à la haute culture des élites. Or dans le cas de l’Afrique contemporaine, la culture de l’élite est bien souvent un clone de celle de l’élite coloniale des siècles précédents. Elle n’est pas le résultat de l’élitisation de la culture populaire africaine. IL faudrait donc, à tout le moins un processus similaire à celui du Jazz, analysé récemment par Tiburce Koffi[3] pour comprendre ce dont nous avons besoin : une reconnexion des élites avec la sève des traditions populaires, quitte pour ces élites à les reformuler pour leur donner cette touche d’universalité et de cosmopolitisme que confèrent l’expérience du monde global.

 Tiburce Koffi a en effet montré comment le Cacao, cultivé par les Africains, leur revient sous la forme du chocolat que seuls mangent les petits et grands-bourgeois des métropoles africaines. De même, nous disait Tiburce Koffi, les Africains ont exporté les percussions et autres rythmes vers les Antilles, avec la Traite des Noirs. Ils ont en retour vu débarquer le Jazz, où l’instrumentalité africaine est occidentalisée par les guitares et autres boîtes de sons du Grand Nord du globe. Et le Jazz n’est pas encore la musique populaire des Africains. En raison de cette persistante coupure entre les bases culturelles des pays africains et les institutions les plus hautes de leurs territoires. IL s’ensuit dès lors que la défolklorisation des cultures traditionnelles africaines est un impératif de survie pour nos civilisations du Sud. Sans le dynamitage compétent de la barrière culturel invisible entre le bas-peuple et les élites, les sociétés africaines actuelles seraient condamnées à une certaine schizophrénie culturelle.

 

La schizophrénie culturelle : une catastrophe à conjurer en Afrique

            Le schizophrène est un malade mental grave, dont l’esprit (phrèn) est divisé (schizein). IL est à la fois lui-même et pas lui-même. Le Même et l’Autre à la fois. IL alterne d’une personnalité à une autre, sans transition compréhensible. C’est l’homme coupé en deux, l’homme divisé. En ce sens, c’est l’homme endiablé. Faut-il le rappeler, le mot Diable vient du grec Diabolos qui veut dire coupé en deux. Divisé. Tel est l’Africain contemporain, sur le plan culturel : il va vers la culture de l’Autre, sans comprendre la cohérence que l’Autre a voulu y mettre et sans la moindre cohérence envers sa propre culture. IL est divisé de lui-même et divisé à propos de l’Autre, donc doublement divisé : émietté et atomisé même.

Prenons un exemple de comportement schizophrénique. Quand il porte des vêtements traditionnels africains, c’est pour jouer à l’africain, car il ne connaît ni le sens, ni la portée de ces vêtements. De même, quand il porte des vêtements traditionnels occidentaux, c’est pour jouer à l’occidental, mais il ne connaît ni le sens, ni la portée de la vêture occidentale. Or en réalité, tout homme peut s’habiller à l’africaine, à l’européenne, à l’asiatique, à l’amérindienne, à condition de comprendre et d’assumer toute la symbolique et les circonstances de ces manières d’être et de paraître. De telle sorte qu’il urge donc de redonner à l’Africain le sens de ses traditions et leur contexte d’expansion, afin qu’en assumant celles-ci ou celles des autres, il agisse en parfaite conscience de ses actes. Ainsi la responsabilité d’invention et de créativité renoue-t-elle le lien avec la liberté humaine universelle. La dignité, que dis-je, la divinité de l’homme.

 

L’Originalité de la politique traditionnelle de Guillaume Soro

            Vous le verrez une fois de plus , notre compagnonnage politique avec Guillaume Soro s’enracine dans une fraternité spirituelle profonde. C’est au regard de ce qui précède qu’on comprend l’importance de la politique de la Tradition chez Guillaume Soro, leader émergent du sous-continent africain. Comment Guillaume Soro se positionne-t-il face aux traditions africaines, depuis près de 22 ans en son pays et à travers le continent ? Je voudrais attester de quatre axes de sa politique de la Tradition : 1) La valorisation du savoir traditionnel ; 2) L’ouverture critique aux Traditions du monde ; 3) L’approche non-discriminatoire des traditions nationales ; 4) L’institutionnalisation moderne des traditions africaines ;5) La construction d’une identité psychique culturelle harmonieuse et équilibrée de l’Africain contemporain.

            Guillaume Soro valorise constamment le savoir traditionnel africain en en promouvant l’initiation et les vertus positives, dans ses dires et gestes publics. Bien qu’il reconnaisse son ancrage dans sa culture traditionnelle de Sénoufo et Catholique du nord de son pays, il se définit d’abord comme une « laminaire » :

« Ses racines sont certes au nord de la Côte d’Ivoire, mais il se sent aussi originaire du centre, de l’ouest, du sud, de l’est de son pays. »[4]

            IL s’ensuit que Guillaume Soro a constamment assuré une égale attention à toutes les traditions des quatre grands ensemble mandé, voltaïque, krou et akan de son pays natal. Tout comme il est un féru d’humanités en général.  Comment ignorer que la lutte du Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) contre le régime de l’Ivoirité  s’inspirait précisément de ce désir farouche d’égalité culturelle entre tous les fils et filles de ce pays ? C'était un acte fondateur de révolutionnaire de l'égalité des cultures.

            Dans sa démarche comme Ministre d’Etat,  Premier Ministre de la République, et aujourd’hui Président de l’Assemblée Nationale, on aura constamment observé un double axe d’action chez Guillaume Soro : mécène de la culture et des traditions ivoiriennes, il en promeut l’expression dans toutes les cérémonies publiques et officielles qu’il organise. Ami de la profondeur, il patronne, finance, accompagne et soutient au cœur des Institutions, la vie de l’esprit, à travers des manifestations culturelles diverses ( Prix d’écriture, de musique, de photographie, de comédie, de chorégraphies, Festivals divers). Arpentant l’Afrique et le reste du monde, il en ramène, à l’exemple des Saqquras japonais de sa résidence d’Abidjan, ce que l’humain a de meilleur ailleurs pour le faire briller ici, dans son pays.

            IL y a en outre chez Guillaume Soro une forte volonté d’institutionnaliser les symboles forts et consensuels des traditions africaines dans le fonctionnement institutionnel de son pays.  Soro considère même que l’attractivité touristique, diplomatique et culturelle des Etats africains contemporains requiert une grande réforme traditionnelle des institutions modernes. Les grandes cérémonies nationales devraient, de son point de vue, être réformées dans la perspective d’un enracinement innovant dans la Côte d’Ivoire et l’Afrique profonde. Emu par la récente cérémonie d’installation du Chef de l’Etat ghanéen Nana Akufo Addo, Guillaume Soro me confiait qu’il faudrait que le continent entier s’inspire de l’alchimie politico-traditionnelle ghanéenne pour guérir nos peuples et pays de la schizophrénie culturelle dont ils souffrent gravement.

Avec Guillaume Soro, il faudrait donc s’attendre à voir émerger une Côte d’Ivoire officielle véritablement assumée dans sa diversité ivoirienne Krou, Akan, Voltaïque et Mandé. Non pas une Côte d’Ivoire de l’alternance dans l’unilatéralisme traditionnel régionaliste, ou du monojambisme culturel alterné. Mais une Côte d’Ivoire dont les rituels républicains ne ressembleront plus à des parades napoléoniennes ou gaulliennes, Une Côte d’Ivoire rassemblée dans l’expression des sucs profonds des terres Akans, Voltaïques, Krou et Mandé, et plus amplement des sucs de la Mère Afrique Continentale qui se brassent et s’embrassent matériellement, mentalement et spirituellement pour former l’union diversifiée et harmonieuse d’une Grande Côte d’Ivoire Africaine.

           

La construction d’une identité psychique culturellement harmonieuse en Afrique passe par ce travail de bâtisseurs de génie. Elle suppose des leaders capables d’écoute, de curiosité, de vivacité, de lucidité et d’audace.  Elle requiert une expertise minutieuse pour séparer le bon grain de l’ivraie de nos traditions, comme de celles d’ailleurs. Elle convoque les énergies de bonne volonté de tous les artisans de résilience et des bâtisseurs de ponts intérieurs durables entre les traumatismes ou succès du passés et les victoires et avancées irrécusables de demain. J’ai la parfaite conviction, en voyant Guillaume Soro vibrer au cœur des Atchans, des Wè, des Sénoufo, des Bété, des Akans en général, des Malinké, des Koulango, des Lobi comme des autres peuples du monde, qu’il a pris la mesure du grand défi de la réparation post-traumatique culturelle de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique.  Et voilà comment je comprends sa dernière déclaration sur les Traditions Africaines, lors de sa réception dans la génération Tchagba-Djehou des Ebrié d’Abatta de Côte d’Ivoire, restituée par le Docteur Soualo Bamba :

« Ce samedi 27 janvier 2018, le Président Guillaume SORO a intégré la génération Tchagba Djehou des Tchamans au cours d’une cérémonie organisée à son domicile d’Abidjan-Marcory en présence.

Ci-après son discours à l’issue de la cérémonie d’intégration. 

        « Tout à l’heure, le porte-parole a dit qu’ils ont mis mon nom dans la génération sans m’avoir informé et qu’il s’excusait. Il n’a pas à s’excuser, c’est plutôt moi qui devrait m’excuser parce que ça fait six mois, huit mois vous avez souhaité me voir.

        Donc c’est moi, porte-parole il faudra bien expliquer cela, je présente mes excuses à ma génération, parce que le pouvoir là, on  ne s’amuse pas avec. Deux secondes, si tu n’as pas pris c’est fini. Et moi je vous ai retardé pendant six, huit mois. Porte-parole, on va faire rapidement pour prendre le pouvoir.

        On vous a laissé huit mois, or il ne faut pas s’amuser avec pouvoir. Quand c’est pour toi tu prends en même temps, avec tes deux mains. Donc c’est moi qui vous dois des excuses.

        La deuxième chose que je veux dire,  c’est  vrai on est ici à la maison, on a parlé, on a ri, mais ne vous amusez pas avec la tradition. Je vais vous dire une chose ; tout à l’heure quand vous avez fait le cérémonial de mon intégration dans votre génération, j’ai eu l’impression que j’étais chez moi à Ferké.

        J’ai comme l’impression que les traditions Sénoufos-Niarafolos ont un lien ou se rapprochent ou sont similaires ou semblables avec les Ebriés, parce que nous aussi, on a chez nous une école d’initiation, on a des générations. Quand on rentre dans le bois sacré pour être formé à la vie, c’est à peu près… Je retrouve à peu près les mêmes agrégats, les mêmes éléments. Nous aussi, on est organisé en génération. C’est-à-dire de tel âge à tel âge, quand vous rentrez dans le bois sacré, on vous apprend l’école de la vie. Il  a dit quelque chose tout à l’heure, quand vous vous engagez, il n’y a plus de trahison possible, chez le petit Sénoufo, il n’y a plus de trahison possible.

        Quand on rentre dans le bois sacré, quand on ressort du bois sacré, c’est la loi du silence sur le secret et la vie du bois sacré. Et surtout la génération là, vous êtes liées à vie. Je retrouve les mêmes valeurs dans ce que vous venez de dire.

        Donc pour moi ce n’est pas un hasard. Ce que vous m’avez demandé tout à l’heure, je suis déjà formé à ça. C’est pourquoi je m’engage avec vous. L’engagement là, ce n’est pas de l’amusement. Chez nous, quand tu trahis un élément du bois sacré la sanction c’est la mort. Donc je vois en vous les mêmes éléments que nous avons chez nous les Sénoufos. C’est pourquoi moi aussi je me suis engagé à aller dans cette génération Tchagba Djehou. Nous sommes de la même génération, ça vous oblige, que vous le vouliez ou non, ce qui vous arrive me  concerne, ce qui m’arrive vous concerne aussi. La dernière fois je suis allé à Niablé, si j’avais fait cette cérémonie avant, vous m’auriez devancé là-bas. C’est vous qui devriez me devancer et j’arrive. C’est pourquoi à partir d’aujourd’hui, partout où je vais, vous devriez aller aussi.

        Le 3 mars, je serai avec vous, je viendrai là-bas pour qu’enfin on prenne notre pouvoir. Et nous, quand on va prendre notre pouvoir, je l’ai dit à mon porte-parole, il va le répéter, on doit montrer quelque chose d’innovant, de nouveau, quelque chose  de particulier. Parce qu’aujourd’hui,  vous avez vu j’ai le kaolin, j’ai mon habit, je suis bien habillé. Nous, on ne doit pas laisser mourir nos traditions, nos coutumes pour aller prendre les traditions et coutumes d’autres, des Occidentaux parce que nos coutumes reposent sur des valeurs humaines. Quand  on est de la même génération, on ne doit pas se battre entre nous, mais si on avait développé ça en Côte d’Ivoire, jamais il n’y aurait eu la guerre en Côte d’Ivoire.

        Lui, parce que je suis de sa génération, on ne doit pas se battre, mais à vouloir copier les autres, on a méprisé nous-mêmes nos cultures, nos traditions et puis on se retrouve dans une situation bizarre. Nous, notre génération là, nous allons faire en sorte que nos cultures demeurent et soient valorisées. Quand les Occidentaux viennent ici, ce n’est pas pour nous regarder sapés dans des costumes mal taillés. Parce qu’on ne réussira jamais à tailler nos costumes mieux qu’eux. Mais ce qu’ils veulent venir voir chez nous, c’est nos habits, nos pagnes, parce que personne ne pourra être plus fort que nous dans nos pagnes, dans nos habits. Et c’est ça qui fait la richesse de l’humanité, du monde. J’ai dit au porte-parole qu’on va écrire un livre sur nos traditions, nos coutumes et nos procédures. Je m’engage à cela.

        Donc allez dans tous les villages, vous mobilisez la génération, faites vite, on a déjà perdu 6 mois de pouvoir. Je vois les députés Blessuhué, ils sont pressés, ils n’ont qu’à nous laisser on va faire un peu (Rire de l’assemblée). Donc allez rapidement dans les villages et puis on va s’organiser, on va laisser notre emprunte. Désormais, partout où je vais, vous devez me devancer et puis j’arrive, et dire que la génération Tchagba Djehou est là pour qu’on sente que je suis là. Bientôt je vais vous donner mon programme, parce que je suis en vacances parlementaires jusqu’en avril.

Merci d’être venus, je suis fier, content, heureux d’être Djoman Djragbou Guillaume. Je vous charge, porte-parole, d’aller dire au chef que j’ai reçu sa boisson, je l’ai acceptée et j’ai bu devant vous, et le 3 mars je viendrai. »[5]

 

[1] Aimé Césaire, in «  Moi, laminaire… », in La Poésie, Editions du Seuil, Paris, 1994

[2] Je ne saurais que trop recommander ici la lecture de mon ouvrage Réflexions pour une politique de civilisation en Afrique contemporaine, Les Editions du Net, Saint-Ouen, 2018.

[3] http://blogguillaumesoro.com/?le-jazz-le-cacao-et-le-chocolat-une-delicieuse-trinite

[4] Guillaume Soro, commenté par Serge Daniel, in Pourquoi je suis devenu un rebelle, p.26

[5] Propos recueillis par le Dr BAMBA Soualo, Source : guillaumesoro.ci

 




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