Abobo doit choisir aux municipales 2018 : entre le parachutage politicien et le sacerdoce politique 


Abobo doit choisir aux municipales 2018 : entre le parachutage politicien et le sacerdoce politique 

publié le Jeudi 02 Aout 2018 à 13:33:05

1ère partie «  L’état des lieux d’Abobo : un échec massif du pouvoir municipal actuel » 

L'Editorial de Franklin Nyamsi Wa Kamerun

Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

S’il demeure une chance pour la démocratie ivoirienne de bénéficier d’un sursaut de vitalité avant les présidentielles de 2020, c’est bien en cette année 2018.  Les citoyens de Côte d’Ivoire ont en réalité l’occasion de frapper un grand coup, d’adresser aux gouvernants la preuve de leur vigilance en ces temps de diète où l’Etat de droit se fait denrée rare dans le pays. Comment donc ? Les élections municipales ivoiriennes sont annoncées pour le 13 octobre 2018. Les citoyens des communes de Côte d’Ivoire auront à cette occasion, la possibilité de choisir en âme et conscience, leurs premiers magistrats et par extension, les conseils municipaux qui s’occuperont de leur sécurité, de leur santé, de leur système éducatif, du fonctionnement des routes, des marchés, des infrastructures sportives et culturelles de leurs lieux de vie quotidienne.

 

L’élection municipale, c’est l’élection de proximité par excellence. Telle est son irréductible singularité. Rater le choix de ses maire et conseillers municipaux, pour tout citoyen, c’est comme se tirer littéralement une balle au pied, ou pire encore, se mettre une corde au cou, car les conséquences négatives d’un mauvais choix se verront immédiatement dans la dégradation continue voire accélérée de ses propres conditions quotidiennes de vie.  La municipale est un moment de vérité, un face-à-face entre le politique et le citoyen. N’est-ce pas le défi lancé par les élections municipales du 13 octobre 2018 prochain au peuple d’Abobo ?

 

            Commune du Nord d’Abidjan peuplée de près de 2 millions d’habitants, avec une gare ferroviaire qui ouvre sur le Burkina Faso et une gare internationale qui relie le pays à toute la sous-région,  Abobo est la commune qui mime en miniature, toute  la problématique ivoirienne contemporaine. Abobo la martyre , Abobo la stratégique, Abobo la rebelle, avec ses 167 habitants du km2, ses 77% de citoyens de moins de 35 ans, ses petits commerces à foison, la précarité criarde des masses populaires qui y survivent dans l’insalubrité, la promiscuité, la mauvaise distribution de l’énergie hydraulique et électrique, l’insécurité aggravée depuis la crise postélectorale par le phénomène terrifiant des « microbes », l’insuffisance choquante des infrastructures publiques de circulation, de transport, d’éducation, de santé, de sport, de culture, et l’absence d’un tissu industriel capable de résorber la puissante demande d’emploi de ses populations, Abobo la dure, dis-je, est à la fois la vitrine des échecs et des espoirs de l’ensemble des politiques sociales et économiques menées depuis le décès du Président Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.  Je voudrais dès lors, dans la présente tribune, partir (I) d’une réflexion sur l’état des lieux à Abobo pour aboutir (II) à l’analyse des propositions de transformations esquissées par le candidat du parachutage politicien, le ministre d’Etat Hamed Bakayoko et  par (III) le candidat du sacerdoce politique pour les citoyens d’Abobo, l’excellent député Koné Tehfour. Autant vous dire, chers lecteurs et lectrices, que je conclurai sur la base des faits et des arguments probants, sur la nécessité du sacerdoce politique contre le patrimonialisme cumulard des parachutés politiques, dans toutes les élections municipales ivoiriennes de 2018.

 

 

L’état des lieux d’Abobo : un alarmant échec pour le pouvoir municipal malgré une pluie de milliards

 

            On a beau remuer le dossier dans tous les sens, l’état d’Abobo en ce mois de juillet 2018 témoigne de l’échec des politiques sociales, économiques, culturelles et institutionnelles menées depuis des décennies par les élus municipaux de cette ville, qui se trouvent principalement être, en réalité des ministres ou ex-ministres RDR des gouvernements du Président Alassane Ouattara, à savoir Messieurs Adama Toungara, le maire, et Madame Jeanne Peuhmond Adjoua et Madame Kandia Camara, ses premières adjointes . Qu’il nous soit permis à présent de critiquer leur bilan alarmant.

 

           Les maux d’Abobo sont connus de longue date et persistent : une croissance démographique affolante dans cette commune de près de 2 millions d’âmes ne s’est pas accompagnée de politiques d’accompagnement  et de développement conséquentes.

 

             Malgré les efforts plutôt tardifs entrepris par le gouvernement pour améliorer le réseau routier, les transports, la sécurité, l’équipement infrastructurel de la commune pour tout dire, l’essentiel des besoins de la population demeure insatisfait. Abobo bat toujours les records de délinquance du pays, au point que les citoyens en sont réduits à devoir y reconstituer des milices d’auto-défense, face à la défaillance de la puissance publique[1]. Abobo bat le record de sinistres d’incendies[2] dans les marchés du pays, comme celui de la nuit du 17 au 18 septembre 2017,  qui verra 3000m2 de boutiques ravagées,  et sera commenté par une dépêche de RFI :

« Sur place, il reste la grande colère des habitants qui trouvent que les pompiers ont bien tardé et n’ont pas fait grand-chose ».[3]

 

.           Abobo bat le record des incivilités et agressions urbaines en Côte d’Ivoire. Au point que le journaliste George Amani peut observer à juste titre en mai 2018 :

« Considérée comme l’épicentre du phénomène des microbes à Abidjan, la commune d’Abobo reste toujours l’un des secteurs d’opération privilégié de ces adolescents [… ] Le gouvernement s’est penché sur le problème des microbes en proposant une solution qui consiste à resocialiser ces enfants en conflit avec la loi. Mais les agressions de microbes, même en période de Ramadan, ne connaissent aucun répit. L’ultime recours de la population désemparée, le lynchage à mort des microbes, étant donné que certains ont le sentiment que l’état n’en fait pas assez pour éradiquer ce phénomène. D’ici à ce qu’une solution miracle soit trouvée par le gouvernement, les résident des communes de Yopougon et Abobo continuent toujours de vivre la peur au ventre, et se mobilisent comme ils peuvent pour chasser ces agresseurs. »[4]

 

            Une belle illustration de cette incurie chronique fut donnée au mois de mai 2018 par de longues semaines de coupure d’électricité à la mairie d’Abobo elle-même, supposée veiller à l’alimentation en énergie de toute la commune, alors même qu’elle a à sa tête un maire par ailleurs Ministre de l’Energie du gouvernement pendant de longues années.  D. Tagro, pour l’Autre Presse, rapporte alors :

« Dur, dur pour les pétitionnaires et les travailleurs de la mairie d’Abobo. Une panne d’électricité a fait arrêter le travail au sein de cette administration depuis quelques semaines. Il est impossible d’imprimer les extraits de naissance, les documents de mariage ou tout autre document administratif. Le travail est bloqué. M. Fofana qui y est allé mardi pour des procédures administratives en vue de mariage, en a fait les frais. « On ne peut rien tirer en ce moment, il n’y a pas d’électricité depuis 3 semaines», lui a-t-on répondu. »[5]

 

            Et comment nous priver ici de rapporter quelques réactions d’usagers prélevées sur le web, à la suite de cette coupure d’électricité emblématique de l’abandon quotidien de cette commune ? Si la mairie d’une agglomération de près de 2 millions d’habitants peut être privée pendant trois semaines de courant, qu’en est-il du commun des abobolais ?

 

Goby Kram, un internaute, commente, complètement dépité :

« Cette mairie est à l’image de son premier responsable. Sale, vétuste, véritable cafouillage, nids  de mendiants. Et dire que le gestionnaire de cette mairie vient d’être promu Médiateur de la République ! Eeh Ado, on t’a pas connu comme ça. Homme aimant les compétences dans les années 90. Bon, les hommes changent. »[6]

 

Quant à Ousmane Diallo, un autre usager, l’incompétence régnante est l’endroit où le bât blesse à Abobo :

« Pour réparer une panne d’électricité, on n’a pas besoin de 3 semaines. C’est la honte depuis toujours avec cette mairie. La mairie est à l’image du maire et ses collaborateurs. Qui fait quoi à la mairie, je me pose bien la question, il y a tellement de désordre ! Pfff ! »[7]

 

Pour Elimbah Fatou Dikalo, un autre internaute, deux mots suffisent :

« Si honteux ».[8]

 

Et Bleayoro Joachim Zoane de conclure, ironiquement :

« Mais tout cela fera de la Côte d’Ivoire un pays émergent à l’horizon 2020 »[9]

 

            Devant l’angoisse, la colère, le dépit, la honte,  le désarroi si souvent exprimés par les abobolais ces dernières années, se dresse pourtant une incompréhension monumentale : les chiffres du budget communal d’Abobo sont respectables, voire carrément impressionnants. Selon le ministre Adama Toungara, maire d’Abobo devenu entretemps Médiateur de la République, le budget primitif d’Abobo pour l’exercice 2018 s’élevait à 2 milliards 997 millions 760 mille Francs cfa. Or le 3 novembre 2017, comme le rapporte le journal L’Intelligent d’Abidjan le même jour, sous la pression de l’aggravation du terrible phénomène d’insécurité dit des « Microbes », le Président de la République, Alassane Ouattara, lance un Plan d’Urgence Ado doté de 174 milliards de Francs Cfa, pour le financement de 132 projets qui vont s’ajouter aux 20 milliards consacrés par le gouvernement aux projets d’assainissement de la même commune d’Abobo.  Dans cette bienheureuse lancée financière, le maire Adama Toungara annonce même son intention de faire passer le budget municipal à 5 milliards de francs CFA au lieu des près de 3 milliards précédemment envisagés. Ainsi, de 2017 à 2018, c’est près de 200 milliards de francs FCfa qui auront été mis en jeu par le gouvernement et la municipalité pour sortir Abobo de la nuit qui court encore ! Avec des résultats aussi décevants que les sommes investies sont impressionnantes. Où sont donc passés tous les milliards investis d’année en année dans la municipalité d’Abobo ? Une enquête sérieuse ne pourrait-elle pas déceler dans cette commune les pires scandales[10] en matière de gestion communale dans l’histoire de Côte d’Ivoire ?

 

           La grande question qui se pose alors à Abobo en cette année électorale 2018  est la suivante : là où trois ministres souvent très occupés au gouvernement,  à savoir Adama Toungara, Jeanne Peuhmond, Kandia Camara ont échoué à apporter sécurité, santé, prospérité, éducation, développement, emploi et confiance aux populations d’Abobo, est-ce le sur-occupé ministre d’Etat, ministre de la Défense Hamed Bakayoko qui pourra mieux servir Abobo ? Ne faut-il pas mettre fin au bricolage du parachutage politicien dans toutes les municipalités de Côte d’Ivoire et notamment dans celle d’Abobo ? Ne sont-ce pas des serviteurs du peuple de la trempe d’un Koné Tehfour qui méritent de prendre à bras-le-corps les défis persistants et alarmants d’Abobo, emblématiques de la Côte d’Ivoire du bas-peuple en souffrance ?  Tel sera l’objet de la seconde et dernière partie de cette Tribune. Affaire à suivre donc.

 

[1] Au point que  le journaliste Prince Benganssou note  dans un article-reportage en date du  25 juillet 2018  (https://www.ivoiresoir.net/abobo-immersion-dans-lantre-de-la-milice-anti-microbes/) :  « Leur mission, combattre les microbes dans les quartiers. Après les consignes les jeunes volontaires de la cellule anti-microbes s’engagent à respecter les ordres de leur hiérarchie.

« Je suis prêt à me sacrifier pour mes parents, pour qu’ils puissent dormir », affirme ce jeune volontaire. Il est 24h, direction les ruelles du quartier munis de machettes, de couteaux, de haches de gourdins et de bien d’autres matériels de défense. Dans la patrouille, des personnes sont interpellées, interrogées et accompagnées à leur destination respective.

Ces patrouilles selon les responsables de la cellule anti-microbes permettent de vérifier la présence des éléments sur le terrain. Certains sont camouflés dans des baraques, sous des appâtâmes, d’autres assis en plein air ou encore perchés sur des arbres. Amés de bravoure et de volonté, ils sont déterminés à mettre un terme à ce phénomène. »

[2] http://www.rfi.fr/afrique/20170918-cote-ivoire-grave-incendie-marche-abobo-abidjan

[3] http://www.rfi.fr/afrique/20170918-cote-ivoire-grave-incendie-marche-abobo-abidjan

[4] https://www.cotedivoire.news/actualite/36421-microbes-abidjan-les-agressions-se-multiplient-a-yopougon-et-abobo.html

[5] https://news.abidjan.net/h/638177.html

[6] https://news.abidjan.net/h/638177.html

[7] https://news.abidjan.net/h/638177.html

[8] Idem, op. cit.

[9] Idem, op. cit.

[10] http://www.lecridabidjan.net/scandale__voici_eva_traore__l_assistante_du_ministre_adama.html. Au point que Boga Sivori peut écrire dans Notre Voie du Lundi 15 octobre 2012 :

« La Lettre du Continent n°664 du jeudi 11 octobre 2012 révèle un nouveau scandale qui se décline en termes de délit d’initié dans lequel sont impliqués M. Adama Toungara, ministre des Mines, du Pétrole et de l’Energie, et sa fille Bintou Toungara-Kamara. Voici ce qu’écrit, à cet effet, La Lettre du Continent : « Bintou Tounkara-Kamara, la fille d’Adama Toungara, ministre ivoirien des Mines, du Pétrole et de l’Energie, se lance dans les affaires. Depuis début septembre (2012), elle dirige Tanassa Technologies SA, société dont le président n’est autre que son père. L’objet de Tanassa Technologies est extrêmement vaste. Il s’étant de la sécurisation des cartes à puce à la vente de matériel et équipements, en passant par la télésurveillance ou la fourniture d’accès à internet. En mai, Bintou Toungara- Kamara a été nommée directrice et gérante d’une autre société : Stylus SARL. L’activité de cette entreprise localisée dans le quartier du Plateau d’Abidjan n’est pas moins ambitieuse : intermédiation financière, négociation, prise de participation… Stylus a déjà conclu plusieurs contrats avec des sociétés d’Etat sous tutelle du ministre du Pétrole». 




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