XVIIème Sommet de la Francophonie en Arménie/ Michaëlle Jean, Secrétaire général de l’OIF : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »  


XVIIème Sommet de la Francophonie en Arménie/ Michaëlle Jean, Secrétaire général de l’OIF : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »   

publié le Samedi 13 Octobre 2018 à 17:11:08

« Le moment est venu pour nous comme pour tant d’autres organisations multilatérales de choisir entre réagir ou laisser faire, progresser ou régresser ? Et disons-nous bien que l‘immobilisme, l’atermoiement et les compromis sont déjà une forme de régression car une organisation qui ruse entre les valeurs et les principes est déjà une organisation moribonde »

 

Le XVIIème sommet de la Francophonie a ouvert ses travaux ce jeudi 11 octobre 2018 à Erevan en Arménie. En tant que Premier vice-président de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), le Président Guillaume Kigbafori Soro, Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire a assisté, aux côtés du Président de l’APF, Jacques Chagnon et du secrétaire général de l’APF, Jacques Krabal membres du bureau de l’APF, à la cérémonie d’ouverture au cours de laquelle plusieurs personnalités et Chefs d’Etat du monde francophone ont pris la parole. Entre autres, le Président de la République française, Monsieur Emmanuel Macron ; le Président de la république du Niger, SEM. Mahamadou Issouffou, le Chef de l’Etat de la république de la Centrafrique, SEM. Faustin - Archange Touadera, Monsieur Alain Berset, Président de la Confédération suisse, le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau et madame Le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la canadienne Michaëlle Jean, candidate à sa propre succession.

Dans ce monde en pleine mutation politique, socio-culturelle, écologique, madame le secrétaire général sortant, s’abreuvant du thème de ce sommet « Vivre ensemble », thème non moins significatif et très connu en Côte d’Ivoire, a interpellé les Chefs d’Etat et de gouvernement présents sur le rôle que son organisation doit désormais jouer dans le monde, un rôle d’avant-gardiste. Dans un discours offensif centré sur les valeurs de l’OIF, confrontée  à la montée des extrémismes ; à la migration clandestine ; au terrorisme, fléau transnational ; à l’isolationnisme et au protectionnisme de certains pays, l’organisation internationale de la francophonie (OIF), selon Michaëlle Jean, doit apporter des solutions concrètes et durables. Citant un auteur, Madame Michaelle Jean s’adresse indirectement à la Côte d’Ivoire, qui apparemment au regard de la situation socio-politique n’a pas encore tiré les leçons de son passé douloureux récent : «  Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ».

Pour clore son discours, madame le secrétaire général sortant de l’OIF a invité les uns et les autres à une introspection profonde : «  au moment où nous marchons vers le 50ème anniversaire de la Francophonie, demandons-nous aussi à Erevan, en toute conscience, en toute responsabilité, de quel côté de l’histoire vous êtes ? »

Ne privilégiant pas le consensus comme cela est d’ordinaire au sein de l’organisation, Madame Michaelle Jean qui a œuvré tout au long de son mandat  pour une francophonie politique est prête à aller ce vendredi 12 octobre 2018 à Erevan, au vote à huis-clos face à la rwandaise Louise Mushikiwabo.

 

Ci-dessous le discours intégral de Madame Michaelle Jean, Secrétaire général de l’OIF :

 

Excellence Monsieur le Président de la République d’Arménie ; Monsieur le Premier ministre d’Arménie, messieurs les Chefs d’Etat et de gouvernement, mesdames et messieurs les ambassadeurs, mesdames et messieurs les chefs de délégation ; Madame directrice de l’Unesco ; monsieur le secrétaire général de l’OEA, chers amis de la francophonie.

Tout sur cette terre d’Arménie nous appelle à un devoir de mémoire. Tout ici est à jamais empreint du souvenir de centaine de milliers de victimes de ce monstrueux projet d’extermination planifié et, méthodique et persévérant dans l’horreur que fut le génocide arménien. C’est à ces hommes, ces femmes, à ces enfants que je pense en ce moment, mais aussi à tous les rescapés qui n’ont jamais accepté que leur pays soit condamné à n’appartenir qu’au passé. L’Arménie est plus que jamais vivante, riche de  la force et du courage d’un peuple de culture et d’histoire, riche de l’ingéniosité et de la vaillance de sa jeunesse projetée vers l’avenir ; riche de la vitalité de sa diaspora qui lui a donné les dimensions du monde. Charles Aznavour n’était-il pas de ces citoyens de ces Arméniens du monde ? Eh bien aujourd’hui monsieur le Premier ministre, c’est le monde qui, à votre  invitation vient en Arménie, à travers les 84 Etats et de gouvernements de la Francophonie des cinq continents. Et c’est pour nous une grande fierté, un grand Bonnier à la hauteur de l’accueil si chaleureux, si sincère qui nous est réservé à l’occasion de ce XVIIème sommet de la Francophonie. Je veux vous remercier à mon nom personnel et au nom du peuple de la Francophonie.

Messieurs les chefs d’Etat et de gouvernement, tout ici en cette terre d’Arménie nous appelle à un devoir de mémoire. Et parlant même du  vivre ensemble, un moment de vérité et de lucidité. Parce que malheureusement l’histoire nous apprend que nous ne savons pas apprendre de l’histoire. Or quand le passé n’éclaire plus l’avenir comme nous disait l’auteur, l’esprit marche dans les ténèbres. Telle fut la raison d’être de la société des Nations , puis de l’organisation des Nations-Unies, de l’Union européenne aussi, qui se sont construites sur les décombres des deux guerres mondiales, avec la farouche volonté d’assurer enfin la paix et la sécurité, de favoriser le progrès économique et social à travers la coopération entre les peuples et sur la base également de la reconnaissance de la dignité, de liberté et des droits fondamentaux de la personne humaine. Nous ne sommes pas toujours parvenus à éviter le pire mais la communauté des Nations rassemblées au sein des organisations multilatérales a continué d’avancer pas à pas sur la voie de la réalisation de ses idéaux encore et toujours à atteindre. Nous de la francophonie, avons aussi à notre manière construit notre projet sur des décombres, ceux de la colonisation et de son déni d’humanité. Ce projet nous construit avec la farouche volonté de  renaitre à nous-mêmes et de renaitre au monde. Et nous avons su faire de la langue française, langue de domination, une langue d’émancipation et de coopération. Nos partenaires de toutes nos autres langues revitalisée par toute nos autres langues amis surtout d’au service d’un humanisme intégral et universel dans lequel  trouverait à s’épanouir  autour de valeurs partagées la diversité de nos civilisations de nos cultures dans toute leur richesse et leur complémentarité et dans leur égale dignité. Nous aussi, nous avons avancé, étape par étape, pour toujours mieux concrétiser et faire prospérer cet idéal ; pour toujours mieux nous adapter au bouleversement géopolitique et aujourd’hui au défi de la société mondialisée. Et nous sommes chaque jour debout et à pied d’œuvre.  Tout, sauf fatigué. Nous avons chassé le mot fatigue de notre vocabulaire, moi la première (applaudissements). Permettez que je cite ici chers amis, Léopold Seder Senghor : « notre francophonie n’est ni une tour ni une cathédrale, elle s’enfonce dans la chair ardente de notre temps et ses exigences ». Ces mots s’imposent à nous, comme une évidence.

Messieurs les chefs d’Etat et de gouvernement, c’est sous  votre impulsion que la francophonie au fil de ces  quelques 50 ans, a renforcé et élargi ses missions pour répondre au plus près, oui, aux besoins et aux aspirations nouvelles des populations. Notamment des femmes et des jeunes en matière d’éducation et de formation, en matière de développement durable, d’innovation technologique, d’entrepreneuriat. C’est sous votre impulsion que la francophonie s’est affirmée comme une francophone politique, toujours plus sollicitée par ses pays membres. Mais toujours plus entendue et attendue par ses partenaires internationaux. C’est sous votre impulsion aussi que nous sommes dotés de textes normatifs de référence exigeant sur la pratique de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone. Ainsi que sur la prévention des conflits et la sécurité humaine ; tout en les revisitant à la lumière des menaces nouvelles. C’est en cela que le bilan de mon mandat que je vous présenterai est aussi votre bilan ; la somme de tout ce que nous avons porté et construit ensemble durant ces 4 années dans le droit fil de ce que mes illustres prédécesseurs avaient engagé aussi. Et ceux, grâce à la mobilisation constante et à l’expertise de tous les acteurs et de tous les réseaux de la francophonie, là est notre force. Mais nous ne nous sommes pas seulement contentés de nous adapter aux défis du monde, nous avons su aussi être à l’avant-garde quand il le fallait, démontrant que les principes et les valeurs au fondement de notre projet et de notre idéal valent pour tous les temps, tous les peuples et toutes les nations ; Mais, sommes-nous prêts aujourd’hui à le réaffirmer ; sommes – nous prêts  à receler et à endosser comme jamais le pacte qui nous a fédérés aux origines, et qui nous a permis de devenir aujourd’hui ce que nous sommes, et d’accomplir ce que nous avons accompli ? Car une fois encore, les signes précurseurs d’un monde en rupture d’équilibre de sécurité et de paix sont là. Nous voyons métastaser le désenchantement à l’égard du fait démocratique. Et qu’on se dise aucune région du monde n’est épargnée. Nous voyons essaimer des crises liées ou non au non-respect des principes constitutifs de la démocratie et de la gouvernance. Nous voyons partout gronder la montée des extrémismes, des nationalismes étroits. Nous voyons tant à l’intérieur des Nations qu’entre les nations se durcir de graves inégalités en matière de droits politiques, économiques, sociaux et culturels. Nous voyons s’intensifier et se généraliser les maux liés notamment au terrorisme  et à la radicalisation violente avec les exactions et les graves violations des droits et des libertés. Mais aussi de la paix et de la sécurité humaine qui en résultent. Nous voyons partout s’exacerber la tentation  du protectionnisme et de l’isolationnisme jusqu’à dresser des murs aussi honteux  que dérisoires pour repousser ces millions d’hommes, de femmes ; d’enfants prêts à payer de leur vie la quête légitime d’un avenir meilleur, d’un avenir tout simplement. Nous voyons s’installer la défiance de l’ordre libéral international et du multilatéralisme, voire leur remise en cause, et par conséquence la remise en cause de la démocratie internationale. Alors au moment où nous marchons vers le 50ème anniversaire de la Francophonie, demandons-nous aussi à Erevan, en toute conscience, en toute responsabilité, de quel côté de l’histoire vous êtes . Sommes-nous prêts à accepter que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes alors que nous avons besoin comme jamais de nous unir dans un multilatéralisme rénové et volontaire pour trouver des réponses et des solutions  transnationales à des menaces et des défis désormais transnationaux ? Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie, les droits et les libertés soient réduits à de simples mots que l’on vide de leur sens au nom de la réal politique, de petits arrangements entre Etats ou d’intérêts particuliers alors que cette aspiration légitime à plus de liberté, plus de dignité, plus d’égalité est une aspiration universelle(applaudissements). Une aspiration universelle portée toujours plus énergiquement par les jeunes, par les femmes, vous les avez entendues ? Sommes-nous prêts à laisser gagner le relativisme culturel alors que nous devons saisir l’occasion de son 70ème anniversaire pour marteler que la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 n’est pas une production  occidentales ? (applaudissements). Elle est l’expression de la quintessence de cette part d’humanité inaliénable  que nous avons toutes et tous en partage ? Sommes-nous prêts à laisser l’égoïsme à courte vue, les approches exclusivement comptables de la coopération internationale, les investissements prédateurs  où la corruption l’a emporté sur l’exigence de solidarité, sur des partenariats véritablement gagnant - gagnant ?

 Le moment est venu pour nous comme pour tant d’autres organisations multilatérales de choisir entre réagir ou laisser faire, progresser ou régresser ? Et disons-nous bien que l‘immobilisme, l’atermoiement et les compromis sont déjà une forme de régression car une organisation qui ruse entre les valeurs et les principes est déjà une organisation moribonde (applaudissements).

Monsieur le Premier ministre d’Arménie, messieurs les Chefs d’Etat et de gouvernement, il ne dépend que de vous que ce 17ème sommet sur cette terre de mémoire, cette terre d’espoir et de renaissance deviennent une étincelle lumineuse de l’avenir que nous voulons pour et avec les jeunes générations. Nous les avons entendus… Je vous remercie (applaudissements) 

Propos recueillis et retranscrits par Louis Konan




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