Symbolique de l’assassinat politique du jeune Soro Kognon : le coup de gong de l’ignominie en Côte d’Ivoire


Symbolique de l’assassinat politique du jeune Soro Kognon : le coup de gong de l’ignominie en Côte d’Ivoire

publié le Lundi 09 Juillet 2018 à 14:21:34

A toi, jeune frère Soro Kognon, trop tôt arraché à notre affection par l’émergence de la barbarie et du cynisme

Une Tribune Internationale de Franklin Nyamsi Wa Kamerun

Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

 IL y a des actes ignobles qui débordent amplement le cadre et les motifs qui les ont apparemment provoqués. Ils ouvrent une ère sinistre. De tels actes traduisent en réalité l’entrée en scène de forces obscures, profondes, hideuses et monstrueuses qu’il faut savoir débusquer, démasquer et offrir au discernement public, afin que le pire qui s’annonce soit exorcisé à temps. Ainsi en est-il du crime politique crapuleux que vient de subir la jeunesse citoyenne ivoirienne, lors d’un bien ordinaire rassemblement du RACI (Rassemblement des Amis de la Côte d’Ivoire), le 7 juillet 2018 dans la ville de Korhogo, devant le domicile d’un élu de la nation, le député Mamadou Kanigui Soro. Alors que la presse gouvernementale fait motus, bouche cousue sur le crime ce lundi 9 juillet, le régime continuant tranquillement à vaquer à ses occupations régaliennes, l’opinion populaire ivoirienne, les réseaux sociaux, l’opinion internationale sont quant à elles en émoi et sous le choc. La raison évidente de ce contraste est que ce qui est banalisé d’un côté, confirme de l’autre, à l’instar des conclusions alarmantes d’un rapport récent de l’Union Européenne, que la Côte d’Ivoire est en train de basculer à nouveau dans un de ces cycles de violences et de contre-violences dont elle seule a le secret. IL s’impose dès lors au penseur en situation, de répondre, à propos de l’assassinat de Soro Kognon le samedi 7 juillet 2018 à Korhogo, aux trois questions suivantes : 1) Qu’est-ce qui, par-delà la condamnation morale du crime, nous choque dans les faits de cette matinée tragique du 7 juillet 2018 à Korhogo ? 2) Que révèle et qu’annonce en filigrane ce crime inaugural pour l’ensemble des libertés constitutionnelles en Côte d’Ivoire ? 3) Comment contrecarrer le piège de la violence, comment sortir du goulot d’étranglement dans l’esprit de vengeance, que certains extrémistes du pouvoir ivoirien actuel veulent à tous prix imposer à ce pays pour régner indéfiniment par la division instrumentalisée de ce peuple ? Nous affrontons sérieusement ces interrogations dans la présente tribune.

 

Le traumatisme intentionnel du crime : un message de terreur adressé aux Ivoiriens

 

            L’acte en lui-même est nauséeux. On ne peut s’y attarder sans suffoquer de douleur et de tristesse. Contre toute attente, le jeune Soro Kognon a été tué à la machette, abattu besogneusement comme un arbre, dans la fleur de l’âge. Une vingtaine de ses camarades ont été blessés, par la même bande mise en ordre de mission par les prétendus propriétaires patrimoniaux de la ville de Korhogo.

 

On a vu agoniser, en direct sur facebook, sur youtube, sur instagram et sur twitter, le premier martyr du RACI, l’enfant d’autrui, tué pour rien, tué sans autre forme de procès, par des hommes qui ne se sont même pas encombrés, en plein jour, d’une cagoule. Allongé par terre, le corps ensanglanté et contorsionné de ce Soro Kognon  agonisant incarnait parfaitement le retour en force de l’ignominie en Côte d’Ivoire. ILS l’ont tué à ciel ouvert, à visage découvert, en plein soleil, pour dire à tous ceux qui ne partagent pas leur vision du monde qu’il en sera fait ainsi de chacun d’entre eux. Ce meurtre terrifiant est donc un message d’avertissement sans frais aux démocrates,  aux bonnes volontés, aux citoyens libres, aux amis de la Côte d’Ivoire. Ce meurtre dit que si la vie d’un jeune militant ne vaut rien, celle d’un député, d’un intellectuel, d’un journaliste, d’un Président d’institution quelconque n’en valent pas plus pour les tout-puissants de céans. C’est une tentative de nivellement du peuple par la Terreur.

 

            On a clairement voulu traumatiser l’opinion par cet acte ignominieux. L’exhibitionnisme outrageant des acteurs de l’assassinat de Soro Kognon ne montre-t-il pas dès lors la confiance qu’ils ont en la protection que leurs assurent leurs commanditaires placés en hauts-lieux ? Le choix de l’arme blanche et du feu, comme moyens de violation des libertés constitutionnelles d’autrui, ne nous rappelle-t-il pas, dans cette même ville de Korhogo il y a quelques mois, la destruction jusqu’à ce jour impunie, des établissements scolaires Bétléhéem[1] d’un autre citoyen de Côte d’Ivoire, déclaré persona non grata par le même clan qui s’approprie le droit de vie ou de mort sur toute âme vivant dans la cité du Poro ? Comment ignorer en outre le fait que les associations pro-Soro, dans cette ville de Korhogo, subissent depuis des années des actes d’exclusion et d’intimidation administrative, politico-politicienne, des actes de harcèlement moral et physique, de la part de nombreux hauts cadres issus du même Clan politico-tribal qui se croit de longue date tout permis dans cette ville ? C’est donc bel et bien le coup de gong d’une kyrielle de violations antipopulaires qui vient de sonner.

 

 

Un crime emblématique de la violation accélérée des libertés constitutionnelles en Côte d’Ivoire

 

            Or, c’est une lapalissade que de dire qu’on n’a nulle part au monde, le droit de tuer un homme parce qu’il est venu assister à une réunion d’hommes. Animal social et culturel par excellence, l’homme vit parmi et avec ses semblables. Le législateur éclairé de tous les temps a donc tôt fait de comprendre qu’on ne peut pas interdire à un homme de se réunir avec d’autres hommes sans par là-même, lui nier son humanité. Les libertés d’association, de réunion, d’expression, de pensée, d’opinions et de croyances sont intimement liées les unes avec les autres, dans l’universelle sociabilité de toute personne humaine. Ainsi, le constituant ivoirien de 2016 a pu sagement écrire ceci :

 

« Article 19

La liberté de pensée et la liberté d’expression, notamment la liberté de conscience, d’opinion philosophique et de conviction religieuse ou de culte, sont garanties à tous. Chacun a le droit d’exprimer et de diffuser librement ses idées. »[2]

 

            Pourtant, c’est dans cette même Côte d’Ivoire de 2018 que la moindre critique du discours des pontes du pouvoir entraîne des emprisonnements arbitraires, des menaces fantaisistes de poursuites judiciaires, des tombereaux d’injures médiatisées, des fatwas politiques à peine déguisées en propos rageurs et exaspérés.

 

            Lisons encore la Constitution Ivoirienne :

« Article 20

Les libertés d’association, de réunion et de manifestation pacifiques sont garanties par la loi.

Article 21

Tout citoyen ivoirien a le droit de se déplacer et de s’établir librement sur toute partie du territoire national.

Tout citoyen ivoirien a le droit de quitter librement son pays et d’y revenir.

L’exercice de ce droit ne peut être limité que par la loi.

Article 22

Aucun Ivoirien ne peut être contraint à l’exil.

Article 23

Toute personne persécutée en raison de ses convictions politiques, religieuses, philosophiques ou de son appartenance ethnique, peut bénéficier du droit d’asile sur le territoire de la République de Côte d’Ivoire, sous la condition de se conformer aux lois de la République. »[3]

 

            Et pourtant, c’est dans cette même Côte d’Ivoire de 2018 que la police et la gendarmerie reçoivent çà et là, parfois l’injonction de ne pas assurer la sécurité de certains citoyens, dans cette même Côte d’Ivoire qu’on tue Soro Kognon et blesse une dizaine de ses camarades, parce qu’ils voulaient exercer les droits prévus à l’article 20 ;  qu’on emprisonne à tour de bras les opposants politiques et les syndicalistes étudiants, à la moindre manifestation publique pacifique ; qu’on menace les journalistes ou les intellectuels qui critiquent le pouvoir de toutes sortes de représailles…Oui, c’est dans cette même Côte d’Ivoire que les prisonniers politiques de la dernière crise postélectorale et collective sont encore dans les rets, dans cette même Côte d’Ivoire que le citoyen Koné Kamaraté Souleymane[4] croupit sans le moindre procès depuis plus de  9 mois en prison, sur la base d’accusations graves mais jamais fondées. Et dès lors, ce crime est bien sûr l’emblème d’une chape de plomb que les extrémistes de l’actuel pouvoir ivoirien veulent jeter sur le peuple de Côte d’Ivoire. Comment les déjouer ?

 

 

Comment contrecarrer le piège de cette violence circulaire et instrumentale ?

 

           Quand la violence appelle sans cesse la violence, la société entière est piégée par elle-même. Prisonnière de son égo collectif empoisonné par la haine. Telle est actuellement la quadrature du cercle politique ivoirien. IL y a un cycle de violences et de contre-violences qui veut continuer de se nourrir de la sueur, du sang et des larmes des gens de ce pays. C’est un cycle infernal, dans la mesure où chacun croit y trouver son compte, en espérant pouvoir se venger du mal qu’on lui a fait avant d’instaurer plus tard la justice pour tous. Mais chaque vengeance crée de nouveaux frustrés et la vendetta, apparemment inexorable comme l’avancée du désert du Sahara sur la bande sahélienne, renaît sans cesse de ses propres cendres, tel un diabolique Phénix. En renvoyant le pardon et la réconciliation à plus tard, on nourrit la haine et la division dans le présent. N’est-ce pas parce que Guillaume Soro l’a compris qu’il a résolument choisi le sacerdoce du Pardon et de la Réconciliation entre toutes les forces vives de la nation ivoirienne ?

 

            Voyons un peu comment fonctionne ce fatum de la violence circulaire depuis des décennies en Côte d’Ivoire postcoloniale.

            Dans les années 70, la dictature éclairée du régime d’Houphouët engagée dès les années 60 contre les sécessionnistes et les démocrates a nourri le désir de vengeance des opposants politiques ivoiriens. Les années 80 à 90 furent l’occasion de voir se libérer dans les villes et campagnes de Côte d’Ivoire, les forces d’une contre-violence, qui parfois sous le motif de la restauration du multipartisme se livra à bien des excès. A la fin des années 90, le régime du Président Bédié s’enkyste dans l’idéologie discriminatoire de l’ivoirité, jette en prison ses opposants, fait bastonner les journalistes et intellectuels critiques, contraint ses adversaires à l’apatridie et à l’exil. En retour, il subira la contre-violence du coup d’Etat du 24 décembre 1999. En 2000, la junte du Général Guéi s’enlise dans les combines ivoiritaires, massacre ses contestataires et les exile. Le régime du CNSP tombe comme un fruit pourri le 26 octobre 2000, après sa  défaite à la non-élection d’octobre 2000 et la perte du contrôle des forces militaires stratégiques qui basculent vers Laurent Gbagbo. Or le régime du FPI poursuit de plus belle l’intransigeance de l’idéologie ivoiritaire, brutalise et élimine à gauche et à droite, louvoie et ruse avec tous ses partenaires, exile massivement ses adversaires, rivaux et ennemis. IL récolte une contre-violence massive avec l’insurrection armée du MPCI-FN à compter de septembre 2002 et est contraint à renégocier le contrat sociopolitique ivoirien de 2002 à 2007 à Lomé, Dakar, Accra, Paris-Marcoussis, Prétoria, et finalement Ouagadougou. Puis, le 11 avril 2011, le régime s’effondre définitivement, sous l’effet de la contre-violence de ses adversaires coalisés, à la suite de sa défaite démocratique à la présidentielle de 2010. LesForces Nouvelles de Guillaume Soro, qui ont mené cette insurrection depuis 2002, paieront aussi au prix lourd cette contre-violence qui fait plusieurs fois boomerang contre elle : attentat du 27 janvier 2003 à la RTI ; attentat de la Station Shell de Korhogo ; attentat du Fokker 100 sur le tarmac de Bouaké ; milliers de combattants perdus sur le terrain de guerre entre 2002 et 2011. Or, n’entend-on pas aujourd’hui encore, de nombreux ivoiriens pro-Gbagbo crier à tue-tête qu’ils n’ont pas encore eu tout leur comptant de vengeance ? Les mythologues tragiques du match-retour des pro-Gbagbo ne dominent-ils pas des milliers de pages sur les réseaux sociaux ? Au même moment, n’entend-on pas encore de nombreux extrémistes de la majorité RHDP actuelle au pouvoir dire qu’ils ne se sont pas assez vengés du régime Gbagbo ? Qu’il ne faut rien négocier avec les membres ou sympathisants de l’ancien régime FPI ?

           Sortir de la violence circulaire, c’est pour toutes les forces politiques ivoiriennes, ou du moins pour la majorité d’entre elles, accomplir d’abord une rupture spirituelle avec l’esprit de vengeance et s’engager ensemble dans l’esprit de justice et de paix. L’esprit de vengeance fait prospérer les forces de mort et de destruction indéfinie. Or l’esprit de justice et de paix féconde les forces de vie, de liberté, de dignité et de prospérité partagées. S’ouvrir à cette générosité profonde est la condition de tout progrès substantiel en toute société humaine. Cette rupture ne peut être qu’une décision mûrie par la réflexion, l’amour du Bien et le sens de l’intérêt général bien compris. Faut-il ajouter ici que toutes les grandes civilisations se bâtissent en toile de fonds sur la Loi Créatrice de l’Amour ? Religion Africaine, Judaisme, Christianisme, Islam, Bouddhisme, Hindouisme ou Shintoïsme trouvent dans le souci de l’Un pour l’Autre, le sens de l’altérité,  leur véritable Pierre Angulaire. C’est en puisant dans les énergies spirituelles subtiles de l’Amour que le Rwanda et l’Afrique du Sud, à titre d’exemples, ont pu faire revivre ensemble bourreaux et victimes après l’Apartheid et le Génocide.

 

L’heure de la rupture spirituelle a sonné en Côte d’Ivoire. Pour cela, trois opérations urgentes s’imposent :

-          Libérer l’ensemble des prisonniers des dernières crises politiques ivoiriennes pour favoriser l’apaisement des cœurs et les réparations conséquentes

 

-          Mettre en place d’urgence un dialogue inclusif sur les mécanismes actuels d’accès au pouvoir, de conservation du pouvoir et de transmission du pouvoir (Listes électorales, CEI, notamment)

 

-          Assurer résolument à la justice l’indépendance et tous les moyens nécessaires à son fonctionnement optimal, afin que la concurrence politique ne menace pas indéfiniment la survie collective des Ivoiriens.

 

            Et ce sont ceux qui ne veulent surtout pas sortir de ce cycle infernal de violences et de contre-violences qui en veulent à Guillaume Soro et ses compagnons d’avoir choisi résolument la seule bataille qui vaille pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique : la construction de nations fortes, imbibées des leçons de l’Histoire, orientées par la sagesse universelle, aptes à faire face aux soubresauts d’un monde en mutations rapides et originales. Ils ont donc tué Soro Kognon, mais ils ne peuvent tuer l’espérance d’une Côte d’Ivoire nouvelle, pour laquelle ce jeune frère a offert sa vie en offrande d’amour. Nous gémissons pour lui, mais nous n’aurons cesse, avec le Leader Générationnel Guillaume Soro, d’agir pour qu’advienne une Cité Ivoirienne et Africaine résolument bienveillante. Ce drame renforce solennellement notre conviction d’avoir choisi le bon combat de ce temps. 

 

Source : guillaumesoro.ci

[1] https://ivoiretimes.com/politique/cte-divoire-korhogo-destruction-des-tablissements-bethlem-le-raci-exige-louverture-dune-enqute/

[2] http://koaci.com/cote-divoire-lintegralite-constitution-3eme-republique-1ere-partie-102863.html

[3] http://koaci.com/cote-divoire-lintegralite-constitution-3eme-republique-1ere-partie-102863.html

[4] https://www.afrikmag.com/cote-divoire-soul-tosoul-accuse-alassane-ouattara-cellue/

 




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